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Article du Blog du woaching

Ultreïa - Soirée à Conques

  • Photo du rédacteur: francois thouret
    francois thouret
  • 4 août
  • 4 min de lecture

Extrait du roman: "Avec Charlie - L'odyssée de Judith"


abbatiale de Conques

L’air est humide et froid quand Judith et Jack se retrouvent sur le parvis de l’abbatiale. La nuit est tombée. Une vingtaine de pèlerins attendent, comme eux, l’ouverture de l’église, pour la soirée qui leur est réservée. La dernière de la saison. Elle aperçoit Simon assis sur un muret à l’écart. Il fume une de ses maigres cigarettes. Il lui fait signe en souriant. Elle s’assoit près de lui. Il a marché seul lui aussi ces derniers jours et semble sincèrement heureux de la revoir.

Une des deux portes s’ouvre et deux prêtres invitent les pèlerins à entrer. Judith est éblouie par la lumière qui jaillit au pied des hautes colonnes de la nef, et rebondit sur les voûtes. Un espace à la fois majestueux et simple s’offre à elle. Pas de statues. Les vitraux sont dans la pénombre, éteints. Un décor de contre-jour et de pierre dans lequel se découpent, au fond, de grands crayons d’argent. Un léger arôme d’encens flotte du côté du chœur vers lequel le petit groupe se dirige à pas feutrés, sans parler. Les prêtres les guident avec beaucoup de douceur pour s’installer sur les premiers bancs. Derrière l’autel, six moines en demi-cercle sont debout. Leurs visages sereins participent au calme qui s’installe maintenant que tous se sont assis. Judith caresse le bois du banc patiné par le temps. Elle échange avec Simon un regard rempli de curiosité amusée.

L’un des prêtres leur parle alternativement en français et en anglais, perpétuant ainsi l’accueil de la grande famille des pèlerins en ce lieu, depuis près de mille ans. Après quelques prières, il invite chacun à s’asseoir confortablement, à fermer les yeux, et dit :

— Maintenant, laissez-vous pénétrer par la musique. Qu’elle vienne nourrir votre être et continue à résonner en vous le long de votre chemin.

La lumière décroit jusqu’à ne laisser qu’une légère clarté au pied de chaque colonne. Une note grave monte dans l’ombre et enveloppe l’atmosphère de l’abbatiale millénaire.

— Viens, chuchote Simon, en prenant la main de Judith.

Il l’entraine dans un escalier étroit. Le frôlement de leurs pas est couvert par les premières notes qui s’échappent des grandes orgues. Ils débouchent sur une plateforme où, sous une petite lampe, un prêtre est assis devant les claviers de l’instrument. Sa surprise est de courte durée. D’un geste de la tête, il leur indique un banc à quelques mètres de lui, juste sous les grands tuyaux de l’orgue. Simon appuie son dos contre le bois de l’instrument et regarde Judith, d’un air espiègle. Elle fait comme lui, et ressent tout à coup les vibrations dans tout son corps. Elle ferme les yeux et sent monter en elle une sensation de volupté. La mélodie vit en elle. Un air qu’elle a déjà entendu. Mais jamais d’aussi près. Elle a l’impression d’être à l’intérieur de l’orgue. Un profond sentiment de gratitude la traverse à cet instant.

Elle tourne la tête vers Simon, et leurs regards s’éclairent comme ceux des enfants. Ils observent le prêtre qui leur sourit, alors qu’il s’apprête à conclure le premier morceau. Un moment de silence ponctue la vibration de la dernière note. En bas, quelqu’un frappe ses mains, seul, hésitant. Suivi par un autre, qui entraine avec lui l’ensemble des pèlerins dans un applaudissement sincère et chaleureux.


prêtre organiste à Conques

Encouragé, le prêtre-organiste entame alors une nouvelle partition. Celle-là est populaire. Judith ne s’attendait pas à l’entendre dans une église. Étonnée, elle se tourne vers le musicien qui lui fait un clin d’œil, soulignant ainsi le caractère ouvert et universel que lui et ses condisciples veulent donner à ce partage avec les pèlerins.

Elle se plaque à nouveau contre le bois vibrant et ressent à travers son corps la mélodie célèbre des « Portes du pénitencier ». Le contraste entre la signification de cette chanson et le sentiment de liberté qu’elle éprouve sur le Camino la saisit. Elle sent la main de Simon se poser sur la sienne. Et là, les yeux fermés, côte à côte, dans la faible lueur qui éclaire ce recoin interdit, ils se laissent traverser par l’émotion de l’instant sous le regard bienveillant et heureux de l’homme d’Église, devenu concertiste d’un soir.

 

L’ultime note de l’adagio d’Albinoni s’éteint dans les plis de la voûte ancestrale. Le silence enveloppe l’assemblée pendant quelques secondes, avant une dernière ovation. La lumière jaillit à nouveau au pied des colonnes, surprenant Simon et Judith alors qu’ils redescendent pour rejoindre Jack et les autres pèlerins.

— Maintenant, c’est à vous de jouer, déclare le prêtre qui préside la représentation.

Il distribue à chacun un feuillet de paroles. Les moines se placent de chaque côté du petit groupe, dans le glissement feutré de leurs sandales sur les marches du chœur.

— Le chant que nous vous proposons de partager a été composé pour les pèlerins. Pour les accompagner sur leur long chemin et aussi dans leur vie. Pour les encourager dans les moments difficiles, et célébrer leurs émerveillements.

Le prêtre fait un signe à son collègue harmoniste. Un accord s’élève auquel se joignent six voix graves qui entament le premier couplet.

 

Tous les matins, nous prenons le chemin

Tous les matins, nous allons plus loin

Jour après jour, la route nous appelle

C’est la voix de Compostelle… 

 

À côté de Judith, Simon s’est joint au chœur. Il entonne ces paroles, entouré de quelques autres personnes, les yeux remplis de joie et tournés vers un horizon imaginaire, au-delà des murs. Puis le refrain gonfle et emporte toutes les hésitations :

 

Ultreïa, ultreïa

É sus éia

Deus adjuva nos.

 

Judith sent un frisson la parcourir. Entrainée par l’énergie du chant, elle regarde les visages, jeunes et moins jeunes, souriants et heureux d’être là, ensemble, en cet instant précieux de fraternité. Elle ne le sait pas encore, mais les paroles de ce chant ont commencé à s’inscrire en lettres de sens au fond d’elle.



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